Un accès à l’art (très) contemporain

Posted on 13 juillet 2009

Pour la troisième année consécutive le Pays du Sancy offre une lecture différente du paysage volcanique de cette partie du Centre de la France classée Natura 2000. Face à ce projet de Land Art se pose la question de la vocation de cette initiative. Volonté d’offrir au plus grand nombre un accès à l’art (très) contemporain ? Dynamisation touristique d’un pays, d’une région ? Matérialisation d’un mouvement politique autour d’une communauté de communes ? Èmergence d’un Land Art populaire ?

C’est sur ce dernier point que j’aimerai m’arrêter.D’emblée ce qui surprend dans ce projet c’est à la fois sa cohérence et son absence de moyens, comme si le champ du politique et de la subvention s’étaient bloqués au stade de projet. Evénement fédérateur, il souffre d’une désertion des ressources présentes, comme si l’atteinte de l’ambition fédérative avait annihilée les autres dimensions du projet. Pourtant tout y est, présence internationale et œuvres de qualité, puisant au-delà de nos frontières. Ce qui n’est pas visible c’est la patte d’un paysagiste à même de prendre la dimension du lieu, des lieux.
Alors oui, des onze œuvres certaines jouent justes, d’autres ratent leur “cible“. La raison en est simple, il ne suffit pas de trouver un concept, de le décliner, de l’ouvrir à la dimension des lieux, d’appliquer une démarche de “création durable“ à une œuvre éphémère, il faut travailler sur la juste adéquation de l’œuvre proposée à la lecture dans un espace ouvert une mise à l’échelle des lieux.
Je ne m’attarderais pas sur les essais ratés, souvent liés à un manque de pratique paysagère, où le passage du projet (que l’on découvre dans le plan/guide) laisse transparaître l’impossibilité des créateurs à passer de la 2D à la 3D, ni encore des intentions ramenées à portions congrues loin de la dimension des lieux. Non, je ne parlerai que des instants de bonheur, quand l’œuvre s’impose d’elle même, quand la rencontre avec l’artiste dévoile une pièce habitée car intégrée au lieu, au point de penser qu’autour d’elle le lieu se structure.
Car d’emblée si l’événement s’inscrit dans la droite lignée du “Vent des forêts“, d’ailleurs bons nombres d’artistes sont présents sur les deux manifestations, l’incongruité de certaines pièces dans cette nature n’est pas sans rappeler le débat autour des pilônes ou des éoliennes : beau ? laid ? intégrés et structurant le paysage? ou au contraire répondant à une autre logique, l’économique, indispensable et nécessaire ?
Il est vrai que la découverte de “Charpente“ de Mireille Fulpius à Murat-le-Quaire, après deux autres œuvres introduites par les artistes, fut le premier moment de bonheur. Mireille, nous propose une extension naturelle du plateau. Là, pas de discours, plutôt une pudeur, les anecdotes sur la grande famille des amis /installateurs Fulpius prend  le pas sur la démarche qui a préfiguré à cette œuvre. Car Mireille en artiste rompue à la pratique de l’espace, a sentie ce lieu balayé par les vents et nous offre une recomposition de la chaine du Puy du Sancy. Elle semble aussi introduire un peu des Alpes ici.  Des crêtes ouvertes selon une traversée rapide du Nord au Sud ou selon un axe transverse où elle nous offre une vision séquencée des Monts alentour. La qualité de l’œuvre est liée à sa dimension. Attention, nulle idée de prétendre qu’une œuvre doit être monumentale pour s’intégrer au lieu, l’idée défendue est bien plutôt celle de la subtilité entre deux échelles, celle du paysage et là il faut toute l’expérience de Mireille pour trouver le biais, pour trouver l’adéquation entre une intention projective répondant à un cahier des charges précis et l’intégration dans le lieu.
Cette justesse se retrouve dans “Back Flip Bridge“ de Tanya Premiger. Qui contrairement à Mireille Fulpius et ces éléments “presque“ déchainés et la rudesse du terrain, bénéficie d’un jardin constitué par l’ancienne tourbière de Gayme à Picherande. Second moment de bonheur. Tout y contribue, un pont entre deux rives inaccessibles, une île flottante issue de la tourbière qui au gré des courants s’approche ou s’éloigne tel un hortillonnage sans maraicher, sans destination. Issu d’un concept complexe, l’œuvre s’impose selon tous les points de vue proposés, elle à l’échelle des lieux pourtant imposants, mais son enroulement, tel un jeu offre un sourire géant à tout cet espace en recomposition où fleurit paraît il des plantes carnivores.
Justesse encore, dans “House of Travel“ de Alexander Callsen au Pré de Plachis. Un immeuble, de bureaux de Berlin Est, qui joue sur le contraste ruralité et urbanité. Une œuvre incongrue, posée là sans but que de questionner sur la préservation des héritages, sur le lien entre mémoire et universalisation. Une œuvre symbole déjà taguée, seule au milieu d’un magnifique champ. Elle diffuse “juste“ un message sur l’exportation des cultures, des messages publicitaires et des symboles culturels. Une réduction de la réalité à l’échelle des lieux, qui ne joue pas le trompe l’œil. Une logique qui semble préfigurer une bonne œuvre de Land art.
Dernier grand moment, mais frôlant la magie pour « Flotting Stones » de Roger Rigorth à la Cascade de Chiloza à Besse. “Sacré personnage“, avec son aspect christique, Roger semble intemporel. Sans un mot, frôlant le sol recouvert de feuilles mortes de ses sandales, il nous entraine par un chemin non balisé dans les sous bois longeant un cour d’eau magnifique et impétueux qui rompt par son chant le silence ambiant. Et puis, au bas du chemin dans la ravine creusée par le torrent apparaît son œuvre, un pur moment de magie. Pas vraiment posée sur l’eau, pas vraiment en suspension, un chemin de lauses lance un pont féérique entres les deux rives. Merveilleusement agencé et réfléchi chaque pierre est suspendue au bout de trois câbles légèrement rouillés qui ne cherchent pas à s’effacer. Au contraire, la beauté de l’œuvre repose aussi sur cette délicatesse dans la recherche du point exact de suspension, dans la tension des filins, dans cette envie que l’on a de comprendre et dans l’acceptation presqu’immédiate que cela ne sert à rien de comprendre. Que la compréhension ne rajoute rien à l’œuvre. Car d’emblée s’impose sa justesse, son équilibre et face à elle c’est bien plutôt le silence qui se crée.
Là aussi, rien n’est dû au hasard. Lors du retour à sa voiture, nous découvriront une dizaine de lauses non utilisées. Là encore comme avec Mireille, c’est la pratique du paysage qui a constituée l’œuvre et non son imposition brutale dans le lieu.

/Par Frédéric Rossi-Liegibel/ Photo AFV 1 – Panorama au Volcan de Tartaret, Murol : Maja Spasova, The diamond of Sancy – 2 – Champs-Hauts, Murat-le-Quaire : Mireille Fulpius, Charpente – 3  – Tourbière de Gayme, Picherande : Tanya Preminger, Back Flip – 4 – Cascades de Chiloza, Besse : Roger Rigorth, Floating Stones /Horizons  2009, Land Art dans le Massif du Sancy

articles en lien

ibookligne_vierge

zone2