Vanité ou vacuité ?

Posted on 1 juillet 2009

Commémorons mai 68 ! Un nouveau pavé dans le marigot du design vient d’être lancé par notre transformiste préféré. Un nouveau slogan s’affiche : “Le design est totalement inutile“. Haro sur le contestataire qui confesse en s’excusant, d’avoir été “producteur de matérialité. J’en ai honte. À l’avenir, je veux être un fabricant de concepts. Ce sera plus utile” et là fidèle à sa rhétorique si drôle, et si incisive il se propose de bombarder “une nouvelle forme d’expression… une arme, plus rapide, plus violente et plus légère que le design“.

Ouf ! nous avions eu l’impression que Starck n’y croyait plus, qu’il s’était usé sur les difficiles barricades du métier ! Il faut s’accrocher, le combat n’est pas fini et les troupes fraîches sont en marche. Il y a des milliers de jeunes designers qui entrent dans la vie avec plein d’espoir et de talent. “Affolant, on nous refait encore le coup de l’histoire de l’homme qui se rend compte que sa vie n’est pas ce qu’il aurait voulu qu’elle soit“. Et Starck poursuit, allant même jusqu’à se repentir, grandiloquent, d’avoir été un créateur de Matérialisme. Alors pour tous ces “jeunes designers“ les mots justes ne seraient-ils pas “Si ce que j’ai créé est inutile, alors ne faites comme moi et occupez-vous d’autre chose“.

Finalement il explique qu’il se donne tout de même encore deux ans à continuer dans le Design – il faut quand même nous laisser le temps de retomber sur nos pattes, de gérer la transition en douceur. Car quelle sera la vie après le Design : “capacité à aimer, intelligence, humour et éthique, je veux être un fabricant de concepts“ : ah, si c’est pour faire du Concept, ça va on est tout de suite rassuré…

Mais que va t’il se passer en deux ans ? voici la question que tous les amateurs de design seraient en droit de demander à Philippe Starck après l’annonce prématurée de son abandon programmé du design pour 2010. Un projet déjà annoncé à grand renfort de presse : la destruction programmée du Royal Monceau et sa reconstruction (restructuration) dans l’objectif d’en faire le plus beau palace de Paris (du monde).

Alors ne résistons pas, prenons quelques lignes pour nous remémorer la carrière de notre beau quinquat (sexta) : allez Philippe + Starck qui es-tu ? une marque, un studio, une agence, un créateur, un communicant, un pur produit de la société du spectacle, un enfant des années punk ?

Inventif et prolifique, créateur incontournable des années quatre-vingt, pour la gauche caviar des années Mitterrand, Starck c’est l’effervescence, le “chébran“du moment, la légitimité du renouveau avec le désert créatif des années Giscard, une alternative si classique en opposition aux années Pompidoliennes si rupturistes. Communicateur opportuniste, créateur doué, il fournit aux médias un mélange savamment dosé d’intellectualisme, de démagogie et de spectaculaire et offert à une classe urbaine avide de reconnaissance sociale, à moindre coût et à moindre effort une étiquette design aisément reconnaissable. Première réponse, oui Philippe Starck est un “Situ“, qui à l’image du “Prez“ a offert au design son “coup d’état permanent“. Très tôt, et bien avant Ora Ito, il a su vendre sa propre image, comme un produit de consommation de masse, au point même que de nombreuses sociétés ont fait appel à ses services pour réveiller leur image de marque (avec quelques succès – la brosse à dents Fluocaril et pas mal d’échec – Thomson et ses produits vedettes).

Starck est incontestablement le designer français – vivant et travaillant toujours à Paris – contemporain le plus connu, il a ouvert la voie à de nombreux designers, une thèse a même été écrite sur lui.

Le Design est mort, vive le Design ! vacuité de propos ? Sous le design, le design ! regard rétrospectif sur son œuvre ? sursaut de vanité ? une nouvelle fois le Fregoli ! du design nous offre matière à discussion : Starck est mort, vive Starck ! les propos du grand Philippe, de Philippe le Grand, ont abreuvé la blogosphère dans une joyeuse macédoine de propos :

“Ouf, il prend (enfin) sa retraite (Ouf !), sort de la scène internationale du design, et par là même de la scène française… Il était temps…“ diront certains ! “Depuis trop d’années, son studio continuait de nous abreuver de réalisations signées Starck” avec sa patte épurée et une bonne couche de tendance : minimalisme asiatique fin 90, baroque après 2000, savant mélange déco/arty avec le Meurice en 2007 (en collaboration avec sa fille !)… “Starck suivait les courants stylistiques : il était temps qu’il passe là main, en perte d’inspiration réelle“, diront d’autres. “Il a contribué à la démocratisation du design, nous nous sommes tous épris de son style et avons gobé tout ce que sortait son ”studio” de design sans se demander si cela en valait vraiment le coup… avouent d’autres aussi.“

Rassurons, nous le maître met tout le monde d’accord, “tout ce que j’ai créé est absolument inutile. D’un point de vue structurel, le design est totalement inutile. J’ai essayé de donner à mes produits un peu de sens et d’énergie. Mais même quand j’ai donné le meilleur de moi-même, c’était absurde. Nous possédons toujours trop“, non ! rassure-toi Philippe, au fait, tu acceptes que je te tutoie ? Merci ! Nous voulons toujours du Starck, on t’aime Philippe. Allez, dis-le nous à l’oreille, tu passes quand au Grand Journal, à quand ton retour sur Canal ? Denisot est toujours là, NTM revient, reviens vite Philippe, le design est en train de devenir sérieux, voire ennuyeux, continue à remuer le cocotier du design et de la mode, vite vite abreuve-nous d’autres formules comme “le design, ce n’est rien, c’est des cadeaux de Noël“. On a, il y a longtemps, perdu Coluche, sois notre “Omar et Fred“ et propose-nous vite le SAV du design ! tu sais si bien faire : attends, j’entends un de tes propos “j’essaie d’ouvrir une voie vers des objets pour non-consommateurs, des rebelles modernes“,“Tu vois“, ça marche ! propos posthumes ? Attends une autre information arrive : “Starck le designer fraîchement marié, nous offre un livre d’entretiens avec la journaliste Laure Adler en septembre prochain, en Avril, lors du Salon du meuble de Milan, il a présenté sa nouvelle collection de robinetterie pour Axor, en janvier dernier déjà, lors du salon Maison & Objet, à Paris, son vase soliflore Oups faisait un tabac chez Baccarat… “J’essaie d’ouvrir une voie vers des objets pour non-consommateurs, des rebelles modernes“ hum, hum encore un effort Philippe, ah oui, deux ans encore, excuse-moi ! Je peux encore te tutoyer ? on t’aime Philippe, on t’aime ! Est-ce que l’amour est inutile ? nous, on aime les objets, on aime tes objets.

Matérialiste ? exagéré ? Pour clore notre déclaration d’amour à la (ta) matérialité, voici venu le moment de se remémorer la phrase de Wittgenstein : “l’objet est le stable, la configuration des objets forme l’état des choses. Tout ce que nous voyons, pourrait être aussi autrement. Il n’y a point un ordre de choses a priori.“ Le design est une “configuration changeante“ qui dépasse le quotidien et de ses besoins et Philippe Starck, l’a bien compris il faut changer, parce que le monde lui-même est constamment en pleine évolution.

/Article rédigé par frédéric rossi-liegibel pour l’Homme Magazine, publié en mai 2008 – photo crédit philippestark® – Mama Shelter®

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