Rumba Zaïroise

Posted on 21 décembre 2009

Second épisode du feuilleton, celui des rencontres improbables: l’histoire de ces Indiens panjabi qui noyautent le commerce à Kinshasa…

Mr Ashak est Gujrati, indien du nord de l’Inde. Mr Ashak fait du commerce à Kinshasa, en République Démocratique du Congo. Il y a lancé la première chaîne de supermarchés, qui n’a rien à envier à nos supérettes. Son projet, c’est d’ouvrir des magasins de cosmétique. Et pour ça, il veut mieux que les “sud-Af “, avec qui il travaille. Il veut les français.

Kinshasa est un immense bidon ville concentrique, qu’ils appellent la “cité“. 10 millions de personnes convergent quotidiennement pour travailler dans le centre, qu’ils appellent la “ville “, où le gros du business se fait. La ville est tout aussi déglinguée, mais les immeubles y sont plus hauts, construits en béton par les belges au temps des colonies. Depuis leur départ, rien n’a bougé. Les rues sont défoncées et je ne tarde pas à comprendre pourquoi tout le monde roule en 4X4, comme l’ONU. Les entrepôts de Mr Ashaq sont gardés par deux soldats armés de Kalashnikov. L’armée les paye si rarement qu’ils font tous des petits boulots. J’aurai moi-même durant mon séjour la chance d’être accompagné par un charmant policier qu’on surnomme Commandant. Mr Ashaq ne cesse de sourire pendant tout notre entretien, 3 portables coincés entre les gros doigts de sa main gauche. Il n’a aucun doute sur le succès de son entreprise : les femmes africaines aiment se faire belles, et certaines ont beaucoup de sous. Et nul endroit où le dépenser, à part à l’étranger, ou en important des produits. Rien n’est produit au Congo. Tout est importé, des légumes aux produits manufacturés. Les bateaux débarquent quotidiennement des milliers de containers que Mr Ashaq négocie “au cul du cargo“. Il paye son tribut à chaque barrière, en liquide, entre le port sur l’Océan et Kinshasa en amont du fleuve. Et c’est comme ça qu’il a bâti son empire. Il a fait fortune deux fois, ruiné à chaque coup d’état.

Il m’envoie illico visiter le chantier. Un immeuble de plusieurs étages en béton. A Kinshasa, les Libanais trustent le bâtiment, et les diamants. Les Indiens trustent le commerce. Et les Africains rament. La ville se construit en permanence. L’immobilier se négocie en liquide, en dollars. Les banques sont inexistantes, les chiffres officiels – PNB et autres – n’ont rien à voir avec le business réel pratiqué sur place. Les immeubles se négocient à la mallette, l’argent est prêté par les diamantaires, qui contrôlent tout. Mr Ashaq me raconte tout : la corruption, les magouilles, les ruses qu’il doit employer. Il ne cache pas son mépris : tensions ethniques, corruption… Pourtant le Congo, avec ses richesses naturelles, est potentiellement le pays le plus riche d’Afrique. Et la beauté dans tout ça ?

Le soir, je sors avec Commandant, qui tient absolument à me montrer la vraie Kinshasa. La cité. Là où les cartes de téléphone se vendent à tous les coins de rues, où les cambistes changent les dollars en pleine rue, portant sur eux des sommes énormes, sans être jamais menacés. Hilare, Commandant me présente son « dossier », c’est à dire sa maîtresse. On va manger de la chèvre grillée, sur un stand dans la rue. La chèvre attend sur un piquet, qu’on la tue et qu’on la grille sous nos yeux … A perte de vue les stands s’étalent le long de la seule route goudronnée, celle qui mène à la ville. C’est le royaume de la chaise de jardin, qui fleurit dans toutes les couleurs, comme les façades. La nuit passe, entre boîte de nuit et rumba Zaïroise. Commandant me raccompagne à l’hôtel. Le portier veut me présenter sa cousine. Court vêtue, la cousine. Je refuse poliment le dossier. Je dors.

Dernier tour au bord du fleuve, magnifique, majestueux. Je refuse brochette de sauterelles et termites grillées. Poisson, ça ira. Les semi-remorques chargés de bois passent en permanence, couvrant le bruit de la rumba déversée au grand air. Des milliers de troncs énormes descendent le fleuve en permanence depuis la jungle en amont, là où vivent les gorilles. Je suis estomaqué de la quantité de bois qui me passe sous les yeux. Commandant me dit qu’il part directement chez nous. Que va-t-il rester de cette forêt ? Tous ces troncs reviendront en meubles Ikéa dans les containers de Mr Ashaq. Tout part brut, tout revient transformé, et cher.

En rejoignant l’aéroport, je me demande quelle était la matière brute partie en amont de moi, revenant aujourd’hui sous forme de design… La beauté du fleuve ? Celle des femmes africaines? Une beauté qui serait comme une matière première ? De ce point de vue-là, elles la méritent leur boutique. Elles ont sans doute le droit de se sentir encore plus belles, si elles le veulent. Comme des diamants taillés.

/Par Loïc Delafoulhouze qui dirige l’agence Western Design, spécialisée dans le retail et la cosmétique, co-fondée il y a 10 ans avec Dominic Desmons. Ses clients et projets l’emmènent aux quatre coins du globe, où exercer son métier de designer ne va pas forcément de soi…

articles en lien

ibookligne_vierge

zone2