Mémoires de personne !

Posted on 15 janvier 2010

Personne, ce mot ne cesse de faire parvenir jusqu’à nous son écho paradoxal, à la fois une présence et un néant, qui sonne et résonne dans la halle du Grand Palais*. En intitulant Personnes son installation visuelle et sonore, Christian Boltanski** chante la présence de la mort en chacun de nous en contrepoint intime avec la vie. Dans cette installation aussi somptueuse qu’éphémère, il offre au public de remplir le néant de sa présence.

Christian Boltanski, comment regardez-vous les lieux de vos installations ?

“le lieu, c’est la raison principale qui nous fait agir. Ce qui m’intéresse principalement aujourd’hui c’est que le spectateur ne soit plus placé devant une œuvre, mais qu’il pénètre à l’intérieur de l’œuvre. Le son, le climat, la manière de déambuler, y compris la gêne suscitée à certains endroits de passage, les matériaux utilisés, tous ces éléments sont constitutifs d’un projet artistique qui est une œuvre globale. Plutôt qu’objet de contemplation, cette installation forme un espace d’immersion. Le fait d’avoir froid, d’être angoissé et bouleversé, de chercher la sortie, de vouloir retrouver la vie à tout prix est une expérience originale, prélevée sur le cœur vivant de l’œuvre. Cette installation est conçue pour produire un puissant sentiment d’oppression. »

Au travers de l’installation inédite il poursuit sa réflexion sur les limites de l’humanité et la dimension essentielle du souvenir : gigantesque tableau animé, tout ici est donc recyclé y compris l’humain, poutrelles, vétements, bruits, lumière, rien ne restera après l’exposition, juste le souvenir éphémère de notre passage dans ce lieu.

Boltanski inscrit sa création dans la lignée des grands poètes de l’interrogation du mal. Dante, Baudelaire, Lautréamont, Artaud, Genet, Faulkner, tous ont puisé dans la matière incarnée de l’horreur la puissance de questionnement du vivant et de l’homme. Boltanski, qui revendique ouvertement la dimension émotionnelle de son œuvre, parle de la voix de Job, la figure tutélaire des poètes. Un poète prophétique tel que la tradition juive s’emploie à les décrire : sage et fou, élu accablé par le poids de la grâce, voyant impuissant à communiquer le sens de la destinée.

* Monumenta est aujourd’hui l’une des grandes manifestations internationales proposant à un artiste de prendre possession d’un espace architectural afin d’y développer, grâce à ses formes et figures, sa vision du monde. A l’initiative du ministère de la Culture et de la Communication et la suite d’Anselm Kiefer et de Richard Serra, Christian Boltanski magnifie les 13 500 m2 de la Nef du Grand Palais avec une œuvre magistrale spécialement conçue pour l’occasion.

** Artiste de l’émotion et du vécu, né en 1944, Christian Boltanski développe depuis les années 1970 une carrière internationale qui le place au premier rang de la création contemporaine. Son œuvre est profondément marquée par le drame de la guerre et de la Shoah. L’art de Christian Boltanski se dresse comme un rempart contre l’oubli et la mort. Dans les séries qui se succèdent (Reliquaires, Réserves, Véroniques, Vêtements, etc.), il utilise les témoignages d’humanité les plus familiers – photographies d’école ou d’identité, boîtes de biscuits, vêtements à partir de 1988 – pour favoriser la création de l’émotion dans des œuvres dont le sens tragique est décuplé par sa maîtrise de l’installation. Depuis 2008, Christian Boltanski projette de constituer les Archives du cœur de tous les hommes, archives sonores qui seront conservées sur l’île Teshima, dans la mer intérieure de Seto.

/Par Frédéric Rossi-Liegibel/ /crédit photo Didier Plowy /tous droits réservés Monumenta 2010, ministère de la Culture et de la Communication /Grand Palais du 13 janvier au 21 février 2010

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