
Rose, quel étrange mot hermaphrodite ! On l’a beaucoup vu en packaging, plus ou moins tendre ou punchy, mais il a perdu beaucoup de sens, sinon celui du féminin. Cependant, si le rose était un parfum, ne serait-il pas celui de la rose ? Il est alors beaucoup plus intéressant aujourd’hui de l’étudier dans l’univers masculin. Rencontre avec Marie-Hélène Rogeon, créatrice des Parfums de Rosine, grande spécialiste de la rose en parfumerie.
Marie-Hélène, vous proposez uniquement des parfums autour de la rose dans votre collection, quatorze féminins et depuis 2005 trois masculins… Pourquoi avoir fait le pari de l’univers masculin ?
Mais enfin, le parfum de rose n’a pas de sexe ! Il faut savoir qu’au XVIIIe siècle par exemple, les hommes comme les femmes jouaient des mêmes artifices : le précieux des tenues, des bijoux, mais aussi des parfums. Et la rose était alors partagée par les uns et les autres. On pourrait dire « mixte » dans le vocabulaire actuel.
Depuis une dizaine d’années, les hommes sont à nouveau plus raffinés (que dans les années 80 !). Ils aiment les beaux vêtements, les belles chaussures, une belle montre, etc. Le parfum fait partie de cet ensemble, j’ai senti que c’était le moment de leur proposer la rose !
Vous avez nommé le premier Rose d’Homme, la rose est-elle un parfum masculin ?
(C’est une rose boisée, agrémentée de notes d’agrumes réchauffées par le patchouli, le foin vanille, le jasmin et le cuir sur une structure vétiver-lavande)
Oui, j’ai alors lancé Rose d’Homme, le premier, qui porte bien son nom… Vous savez qu’une peau d’homme se marie très bien avec la rose ! Le parfum, c’est d’abord une émotion. Il faut garder cette part de magie… Je suis moi-même toujours surprise par la rose ! Rose d’Homme est parti d’une rose qui sent naturellement la lavande – archétype du parfum masculin, nous avons accentué cette note…
Je sais que Johnny Depp l’achète à la boutique du Palais Royal à Paris ou chez Barney’s, est-ce une forme de reconnaissance pour vous ?
Effectivement, plutôt à New York, chez Barney’s. Cela m’a fait très plaisir. Il mène une carrière intelligente, fait de jolis choix de films et de réalisateurs.
Le second s’appelle Twill Rose, il est lancé en 2006, l’avez-vous imaginé pour un homme plus quotidien. Un homme qui travaille, en costume cravate ?
(La rose, précédée de notes vertes presque mousse, est piquée de violette et de cumin sur un fond de bois, d’ambre et de musc)
J’ai voulu ce lancement très vite derrière Rose d’Homme pour pouvoir proposer plusieurs parfums. L’un est plus oriental que l’autre. Ils correspondent surtout à deux manières de se parfumer. Le premier est un Lord anglais, le second un dandy. Essence de rose plus métallique, parfum plus vert, effectivement plus quotidien.
Et le troisième, Rosissimo, un floral hespéridé cette fois-ci, sorti récemment ?
Il est né pour faire écho à l’originalité de nombreuses roses de jardin qui possèdent un surprenant parfum de citron et quelque fois même de pamplemousse…
Celui qui se parfume à la rose est-il un homme des sables, un homme des vents ou encore un homme bonbon (comme pourrait l’être la rose) ?
Vous savez, partout dans le monde, la rose, c’est l’Amour. Mais je dirais que celui qui choisit un parfum de rose est plutôt un homme des vents : il est libre, pas dans les conventions… La rose peut être classique ou totalement extravagante. Elle n’est jamais vulgaire, je suis ravie qu’elle revienne à la mode !
Vous n’utilisez que des essences naturelles d’une très belle qualité, quelles roses se prêtent le mieux à la carnation masculine ?
Je travaille toujours sur la rose fleur, et j’ai la chance d’avoir un beau jardin. D’une rose à l’autre la différence est incroyable !
La rose est bonne fille vous savez, elle se marie très bien ! Nous l’avons même teintée de menthe… Bien sûr le choix de la fleur est essentiel, elle est la base de la construction d’un parfum, mais le parfum est une composition dans laquelle d’autres composants interviennent. Attention, aujourd’hui certains produits de synthèse sont de très belle qualité et nécessaires pour magnifier les produits naturels que nous utilisons bien sûr en quantité prépondérante.
On dit traditionnellement que seules deux roses sont utilisées en parfumerie, la Damascena (cultivée en Turquie et en Bulgarie) et la Centifolia (cultivée elle au Maroc, en Egypte et en France). Employez-vous une rose différente pour chacun de vos parfums ?
Avec François Robert, mon parfumeur, nous faisons le choix de roses différentes, mais surtout nous construisons une nouvelle histoire pour chacun. L’origine des roses est effectivement souvent la même, et seuls les pétales sont utilisés. Dans les années qui viennent l’Inde va s’ouvrir. Une première récolte a été faite : une nouvelle essence pour nous. Je l’ai déjà sentie, elle me plait bien avec son petit coté rustique.
Marie-Hélène, vous êtes née dans une famille de parfumeurs, votre grand-père créa des eaux de Cologne pour l’Empereur Napoléon III, vous avez vous-même mené une carrière dans les grandes maisons de parfumerie (Givenchy, Balmain, Caron), pourquoi n’en avoir gardé que la rose ?
Les choses n’arrivent pas par hasard ! Au départ, Les Parfums de Rosine étaient la marque du couturier Paul Poiret pour lequel mon grand-père avait travaillé. Je n’ai pas voulu relancer ces parfums anciens, nous sommes partis sur de nouvelles créations adaptées à notre époque, en conservant le nom. La rose c’est une passion. Dans mon jardin je plante tous les ans de nouveaux rosiers, je plante, je plante… Mes premiers clients m’ont très vite identifiée comme la spécialiste de la rose, j’ai donc décliné le thème.
Votre marque est aujourd’hui présente dans plus de trente pays à travers le monde, lesquels sont les plus ouverts à la rose pour homme ? Est-ce lié à l’histoire du parfum qui, dans des époques plus anciennes permettaient aux mâles de la porter ?
J’ai pris l’habitude de comparer les différentes implantations de nos points de vente : entre un quartier traditionnel de Bruxelles et une ville libérée comme Amsterdam, c’est Amsterdam qui l’emporte largement sur les ventes ! Nous avons une clientèle d’hommes qui osent, beaucoup en Angleterre, en Asie, et en France bien sûr ! Vous avez raison, l’Europe est plus habituée à ce type de parfums, mais aussi le Moyen Orient où les hommes se sont toujours parfumés à la rose.
Avez-vous opéré une réhabilitation de la rose pour homme ?
On peut dire ça ! Une réhabilitation des Parfums de Rosine de Poiret, qui fut tellement novateur, et aussi de la rose. Elle a été très galvaudée par le XXe siècle, vous savez, mal utilisée, devenue bas de gamme avec les produits ménagers. Mais la rose est un parfum d’une modernité incroyable !
/par Chérubin / image Rosine de Poiret© /image de Une copyright Mathias Walter® pour le livre Alchimies édition Extrême Paris
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Rose
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