Toujours chercher une logique entre forme et fonction

Posted on 17 septembre 2012

Mathilde Pénicaud se place volontairement entre le bel art, hautement élaboré et l’art pauvre. Elle affirme d’une part son héritage de la sculpture en fer traditionnelle et s’en libère en investissant des matériaux plus complexes, moins purs, tels que le caoutchouc, le béton et la paraffine, et des objets manufacturés, comme le boulon, l’écrou ou le clou.

« CRÉATEUR“, “CRÉATRICE“, Y A-T-IL ENCORE UNE DIFFÉRENCE ?
Au quotidien, je ne ressens aucune différence, c’est-à-dire que je ne me positionne jamais comme Femme dans ma réflexion, je ne me pose pas la question. Mais Il est évident que pour beaucoup la différence existe ; quand les gens découvrent mon travail, puis réalisent que c’est moi, petite nana et non pas un gros costaud, qui réalise ces tables ou ces sculptures monumentales, ça ne loupe jamais… ou très rarement : “comment, c’est vous qui faites ça ? toute seule ?“ On serait supposée travailler des choses légères ou “faciles“, ( ce qui n’existe pas à mon sens, quand on est exigent ) mais les gens ne savent donc pas qu’on ne travaille pas le métal avec les poings mais avec des outils, qui bien utilisés, sont très puissants ! Cette part de mystère crée du fantasme, et pourquoi pas ? D’ailleurs, le titre d’exposition Poids Plume parle de ça…

QU’EST CE QUI VOUS SÉPARE D’UN DESIGNER ?
Avant de tomber sur l’atelier métal d’Olivier de Serres et de me jeter là-dedans, je voulais être designer. Je crois que j’ai ce point commun avec un designer de toujours chercher une logique entre la forme et la fonction, le geste technique et la ligne plastique, etc., etc., je sais peu de chose des réflexions du design telles qu’elles se développent aujourd’hui, mais ces fondamentaux me parlent. Le travail du métal peut être long et fastidieux, quand on fait tout soit même, on supprime vite les gestes inutiles. J’essaie toujours d’aller à l’essentiel, peut-être est-ce un point commun avec le designer qui doit rationaliser la production ? Par contre, il est vrai qu’en pièce unique, très petite série, j’aime bien pousser un détail à fond, affirmer la nature du matériau, et de la technique utilisée, en le magnifiant localement. C’est le long travail de finition qui permet cela, souvent inaccessible à un produit manufacturé en grande série, rentable.

COMMENT PASSE-T-ON DE L’ARTISANAT À LA SÉRIE ?
Dans mon cas, il s’agirait d’une opportunité qui n’a pas eu lieu encore. Pourtant, j’y pense souvent. De fait je sous-traite souvent des bouts de pièce à des métalleries diverses et variées, avec chacune leurs spécialités, je connais assez bien les process industriels, et cela m’intéresse beaucoup. Par exemple, pour mon mobilier en inox forgé et Ductal, la très petite série permet la forge, le polissage de la pièce forgée, l’assemblage avec les parties droites, le long travail d’effacement des soudures… et du coup, cette particularité du métal cintré à chaud, ces renflements et affinements correspondant au déplacement de la matière rendue plastique par la chaleur. Si l’occasion se présentait de développer une série, il faudrait rester dans du tube découpé, plié ou cintré et soudé, je créerais un autre langage sur le même principe de base du béton coulé dans une ligne d’acier. D’ailleurs, la vraie difficulté serait de trouver l’entreprise qui coulerait le béton, mon principe de moule est relativement simple mais requiert une très grande attention aux détails. Ces discussions et mises au point avec les industriels seraient passionnantes.

COMMENT VOUS INSÉREZ-VOUS DANS UN PROCESSUS INDUSTRIEL ?
Et bien justement, j’en parlais au-dessus, je côtoie souvent les industriels, nous utilisons les mêmes outils fondamentaux, mais à des échelles très différentes, et il m’intéresserait beaucoup de m’y frotter un peu plus. Mes matériaux appartiennent à l’industrie, sont nés de l’industrie. L’imaginaire collectif voit dans l’acier et le béton tout un univers architectural, des angles, de la dureté, du froid, de la hauteur, des grandes portées, de la masse, une ancienne forme de modernité. J’en fais quelque chose de plus souple, léger, humain. Mais toujours au fond de moi la présence du béton armé, partout, autour de nous.

POURRIEZ-VOUS, EN QUELQUES PHRASES, VOUS DÉCRIRE ET PRÉCISER LA PARTICULARITÉ DE VOTRE TRAVAIL
En ce qui concerne le mobilier, la particularité de mon travail réside dans l’association intime de l’acier et du béton. La plupart du temps, des plaques de béton sont posées sur des structures en acier. Ou bien, en construction, les fers sont noyés dans le béton. Là je vais plus loin, le béton est coulé dans la structure en métal, serrée sur un moule souple, d’où une liaison très fine, je dirais même tendre, entre les deux matériaux. En sculpture, ce serait encore toute une autre histoire à raconter.

Image / les « spirales », ce sont des pieds de lampe, hauteur 43cm, acier et béton fondu. Poids Plume – Sabine Fillit, Mathilde Pénicaud, Emmanuelle Bernat – Trois femmes, trois créatrices de mobilier qui apprivoisent des matériaux lourds, béton, métal, acier et insufflent à leurs créations, légèreté, féminité, contemporanéité
Exposition Poids Plume / L’Atelier / 55, avenue Daumesnil – 75012 Paris – ATELIERS D’ART DE FRANCE

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