Assumer l’aléatoire

Posted on 17 décembre 2012

Vanessa Mitrani est une experte du verre, revendiquant son statut de designer. Pour elle “la forme est une base pour développer une réflexion sur la vie, la mort, la croyance, l’animalité, la construction, la destruction…“ Dans le monde du design, elle a su imposer sa différence. Un engagement conforme à une période où les croisements entre artisanat et design sont si importants. Le verre, elle le contraint avec du métal. Tôles froissées, cerclages en fer, fils de cuivre tressés ou non, cadres en tubes d’acier soudé… Finis tous les objets répondent à l’idée d’une même collection, mais chaque pièce est unique, issue d’un processus aléatoire.J’ai toujours trouvé que cette phase* disait avec un grand humour une chose très vraie. Je ne pense pas que l’on soit arrivé, malheureusement. Seules quelques “femmes de“ peuvent aujourd’hui correspondre à cette définition, ce qui ne revient en fait qu’à confirmer le triste constat. elles ne peuvent jouir de leur incompétence que grâce au passe-droit obtenu de leur mari, leur père etc.

DANS NOTRE MÉTIER, JUSQU’ OÙ DOIT POUSSER L’EXIGENCE DE PARITÉ ?
Je suis encore plus pessimiste : j’ai coutume de dire que nous vivons dans une minuscule oasis de liberté et d’indépendance pour les femmes à l’échelle de la planète : si la situation ici n’est pas parfaite, et elle ne l’est pas, elle est encore pire dans une majorité d’autres endroits !

Les zones où les femmes peuvent aujourd’hui jouir d’une liberté de choix et d’exercice du pouvoir comparable aux hommes sont très limitées géographiquement et socialement : l’Europe surtout au nord, quelques autres pays occidentaux, et souvent dans les villes les plus grandes. Je considère faire partie de ces chanceuses libres de leurs choix professionnels et personnels, même si cela ne s’est pas toujours fait dans la facilité, cela s’est fait tout de même. Je bénis l’éducation que j’ai reçue, où rien ne m’a été présenté comme inaccessible du seul fait de mon genre. Même si ironiquement, ce qui fait que je ne me limite pas reçoit souvent le qualificatif de “masculin“.

PROBLÈME DE GENRE ?
Dans le design, je n’en vois pas. d’ailleurs il suffit de regarder la quantité de femmes simplement mises en avant pour leurs qualités de designer, et sans autre mention particulière, c’est agréable. Les expositions, les prix et dotations, la presse ou l’enseignement se partagent entre les deux genres, naturellement. Peut-être est-ce parce que le design est un domaine pratiqué justement et majoritairement par un groupe socioculturel où cela fait déjà partie des acquis. Une chose est évidente, cependant : dans beaucoup de pays où je voyage dans un contexte professionnel, mais aussi avec certains corps de métier ici, certains industriels clients ou fabricants, être une femme est de nouveau sujet à questionnement, et l’accueil est clairement différent. Un designer aura plus de facilité à établir le lien de confiance. Une situation que j’ai souvent tendance à oublier dans mon petit ghetto créatif parisien.

En conclusion : j’ai vraiment le sentiment fort d’être née à une époque et un pays propice, mais surtout dans un milieu me permettant une carrière que très peu de femmes au monde peuvent aborder**.

*nous avons posé une question pour réaction à tous les designer(e)s de cette série – Le 2 octobre 1974, lors d’un voyage au Canada, Gérard Pelletier demande à Françoise Giroud : Mais jusqu’où allez-vous pousser cette recherche, cette exigence de l’égalité, de la parité de la femme dans le système ? Françoise Giroud répond : Jusqu’à ce que des femmes incompétentes puissent occuper des postes de direction comme les hommes le font. **Cette “semi-liberté“ voulue pour ces pièces, c’est aussi une manière de vivre et de créer, c’est pourquoi Vanessa est son propre éditeur. Visiblement, cette prise de mesure du risque rassure les marques qui lui accordent leur confiance comme Roche Bobois, Ligne Roset, Habitat… Vanessa Mitrani imagine de nouvelles finitions aux projets plus anciens, elle réévalue l’apparence, les formes ou encore les sections de certaines pièces métalliques, allant même jusqu’à les faire totalement disparaître pour ne garder que la forme organique obtenue, pour nous “rappeler que le verre demeure un matériau vivant, dont les caractéristiques élastiques dialoguent de manière plutôt cohérente avec l’acte créatif“. /Images – 1/ Colors PELOTE Acid green©Vanessa Mitrani 2/Vanessa Mitrani©Jacques Gavard

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