L’invention du design italien

Posted on 13 avril 2015

Lorsque Andrea Branzi s’interroge sur le fonctionnement du système de design postindustriel, il décrit le modèle italien, qui bien “qu’élaboré dans un pays de moindre importance, représente un cas assez évolué“.Après guerre, les forces en présence qui structuraient ces grands courants (industrie / art / société / culture ) sont profondément remises en cause et se trouvent face à une véritable crise existentielle : comment s’est opéré ce “miracle stylistique“ ?

Les signes de l’émergence du design en Italie sont contradictoires. “Il n’existe pas, ou très peu, de conditions qui sur le plan de l’environnement auraient pu favoriser le développement du design.“ Alors qu’en France, Allemagne, Grande Bretagne… les Arts & Crafts se placent très tôt dans une posture critique visant à proposer un autre modèle de production, l’idée de design comme discipline autonome est absente du projet artistique italien.

Le design arrive en Italie “davantage comme une intuition artistique que comme le résultat de processus réels de transformation sociale et technologique“, dit Andrea Branzi et comme une réponse à la nécessité de changement qui se fait sentir de façon urgente dans les années cinquante. D’une part, se met en place 1/ un courant rationaliste qui se maintient mais marque le pas 2/ le retour d’une culture latine de l’excentricité où le “design italien libère une force créatrice d’une inventivité inattendue“ 3/ une excentricité retrouvée et assumée qui devient le reflet d’une expressivité optimiste tenant à la fois du style et de l’art de vivre. De fait le concept de design italien apparaît comme une chose toute faite, et est immédiatement reconnu comme tel à l’international. À cela s’ajoute l’idée d’un standard d’excellence, hérité du passé renaissant, que l’Italie retrouve dans son design, à travers des institutions comme le Compasso d’Oro**. Favorisé par la confrontation expérimentale entre l’industrie italienne et le design, ce dernier est “considéré… comme un phénomène doté d’une logique et d’un langage autonomes“.

En fait le design italien d’après guerre n’a aucune vocation élitiste, il s’adresse au plus grand nombre, sa grande force est de renouveler radicalement l’idée de domesticité. Cette nouvelle image de la domesticité est à la fois le théâtre dans lequel le design italien va s’épanouir, se ramifier, se spécialiser, et un concept de confort de moderne qui a tout de suite un grand retentissement sur la scène internationale, et explique le succès énorme du design auprès de la classe moyenne émergente. Le design italien déplace l’idée de révolution culturelle sur un monde tangible et compréhensible de tous. Il se glisse dans cette brèche et se propose comme une forme de stratégie d’entreprise orientée vers l’art, gage de renouveau et de réappropriation par la culture de l’industrie.

Le design italien naît sans théorie, sans controverse, et sans école. Il s’appuie sur ce qui est présent : une tradition du savoir-faire artisanal et une capacité d’invention restée en dehors du modèle économique industriel, et réactivée par la chute du régime totalitaire (le “Made in Italy“, la petite échelle des entreprises lui donne une liberté expérimentale – une dimension de laboratoire – avec une grande proximité entre le projet de design et sa validation dans la production. Branzi parle d’une “vision du design en tant que grand problème ouvert’’, ayant une répartition régionale en bassins de compétences.
Cette logique entreuprenariale, souligne Branzi est “la condition principale d’émergence d’un design très compétitif, très stratégique et très réactif. “Dans les petits ateliers de menuiserie, on très vite appris à construire des banquettes de bar qui semblaient être dessinées par Gio Ponti ; chez les électriciens on a fabriqué rapidement des lampes qui semblaient avoir été faites par Vigano (…) Ce pillage désacralisant a permis un renouvellement des formes dans toutes les classes moyennes italiennes.

On le voit, le design italien n’a pu s’approprier cette discipline qu’en la réinventant, et en se libérant de la posture critique et rigoriste des grandes écoles d’avant-guerre : il inaugure et instaure un nouveau modèle d’assimilation de la culture et de l’industrie.

*citations tirées de : Andrea Branzi, Nouvelles de la Métropole Froide, Collection Les Essais – Éditions du Centre Georges Pompidou, 1991, p. 48 – 49.
**Le Compasso d’Oro est un prix annuel destiné aux produits qui ont accompli une synthèse particulièrement remarquable de deux éléments 1/un statut de performance 2 un statut médiatique, comme objet emblématique de son temps.