Néobiedermeier

Posted on 1 mai 2015

Que nous dit notre époque et à quoi fait elle référence ?
Le salon 2015 c’est un grand nombre des nouveautés qui n’en sont pas. Elles sont simplement différentes : tubulaire en acier non chromé, mais recouvert de laque colorée. Bronze, cuivre, laiton, et même marbre attestent de l’opulence retrouvée, tous les bois, et dans toutes les variantes sont durables. Là encore un mélange de matériaux insuffle une nouvelle vie dans un mobilier devenu classique !
Un constat qui se renouvelle : une chaise n’est plus seulement une chaise, une table n’est plus seulement une table, ce sont les ambiances qui se vendent. Alors, nous avons eu envie d’ouvrir un peu le champ et de réfléchir au salon et de son intégration dans l’expo Milan 2015.

Souvenons-nous, Milan a déjà organisé une exposition universelle. En 1906, le thème était le transport. Prévue initialement en 1905, elle fut décalée d’un an, pour être liée à l’ouverture du tunnel du Simplon. Cette expo a marqué les esprits, son thème fut repris pas Marinetti dans son “Manifeste du Futurisme“. Grisés par la vitesse, qu’ils associent à l’automobile, les futuristes entonneront un chant d’avant-garde, de nationalisme puis de fascisme, louant l’amour de danger, du progrès sans entrave, évoquant ces “centaures modernes“ que consistaient les hommes et leurs machines.

En 2015, un siècle plus tard, il est peu fait mention de la “beauté de la vitesse“, parce que tout le monde est aujourd’hui mobile ou que l’époque a changé. Par principe le Salon n’a pas de thème, mais l’Expo 2015 a pour devise : nourrir la planète, énergie pour la vie. Elle vise à conjuguer la technologie, l’innovation, la culture, la tradition et la créativité avec le thème de la nutrition.
Expo 2015®cooperativedesign

On le voit la référence n’est pas à rechercher en 1906, alors sautons deux siècles !

Le Néobiedermeier
L’époque du style Biedermeier débute en Autriche et en Allemagne vers 1814 pour s’achever en 1848. Ce n’est pas un ébéniste, comme on serait tenté de le croire, qui a donné son nom au Biedermeier, mais un personnage mythique, incarnant le bon bourgeois allemand du début du XIXe siècle, comparable à notre Joseph Prudhomme. Le Biedermeier est avant tout une manière de vivre, confortable, bourgeoise, calfeutrée. Après 1900, le terme Biedermeier devint pratiquement neutre, synonyme de la nouvelle culture bourgeoise centrée sur le chez-soi et la vie privée.
L’homme de l’époque Biedermeier vu par les caricaturistes est dépolitisé, car déçu par la politique et les hommes politiques en qui il avait placé sa confiance. C’est un petit-bourgeois aux aspirations naïves et respectueuses des autorités et il est maniaque de l’harmonie.

Ce repli sur soi se traduit aussi par une réaction nationaliste.
Tout ce qui vient de l’étranger (l’acajou et les bois exotiques) est rejeté au profit des essences claires du pays : le noyer, le merisier, le frêne, l’érable. Par de nombreux traits notre époque, peut se comparer à l’époque Biedermeier. Le “made in France“ et les campagnes de communication mettant en scène Arnaud Montebourg* et ses appels au patriotisme commercial s’inscrivent dans cette ligne Biedermeier. Alors comme aujourd’hui, c’est le retour aux traditions locales qui est prôné par la mise en lumière des artisans qui polissent ces bois, les façonnent, les sculptent. C’est la simplicité du matériau qui mis en scène. D’ailleurs il en est de même pour tous les matériaux locaux : cuir, verre, céramique… Une simplicité du matériau compensée par une grande variété dans les formes, par une fantaisie conceptuelle. Hier comme aujourd’hui, le mobilier frappe par ses formes fonctionnelles et délicates à la fois, ses lignes claires, ses courbes élégantes et la finesse du travail artisanal.

Un repli porté par une culture d’aspiration bourgeoise.
Le terme de Biedermeier désigne avant tout la culture bourgeoise, où les vertus comme le zèle, la probité, la fidélité, le sens du devoir, la modestie, sont élevés au rang de principes universels. La sociabilité fut cultivée dans des cadres restreints, dans les cercles, aux tables des habitués, à travers la musique de salon, mais aussi dans les cafés viennois. Mais là nous nous éloignons du sujet qui nous occupe. Car peut-on comparer les cercles aux réseaux sociaux ? Les tables des habitués aux boutiques hôtels new-yorkais ? Les salons de musiques au karaoké coréens ? Les cafés viennois aux néobistrots parisiens ?

*En 1853, deux écrivains viennois, Adolf Kussmaul et Ludwig Eichrodt décident de créer un personnage dont ils vont s’amuser à raconter la vie : Biedermeier. D’un côté : “bieder“, à l’origine un positif qui signifiait : utile, vertueux, brave, devenu synonyme de ringard. Et “Meier“, le patronyme le plus usité en Allemagne ou en Autriche, le Dupont local… ce pauvre Biedermeier était un beauf uniquement préoccupé de son tout petit bonheur privé. Un état d’esprit que l’on retrouve dans l’aménagement intérieur. **Cette époque vit aussi le succès du meuble en bois courbé (bugholzmöbel) de Michael Thonet.