L’invention du design japonais

Posted on 3 novembre 2015

“Le Japonais habitant d’un pays qui n’a connu ni idéologies, ni avant-gardes, a été le premier à réaliser cette sorte de “self-service“ quotidien : Américain dans ses loisirs, Allemand, au travail, médiéval dans l’intimité, néonippon dans la mode etc.“*

Les Japonais auraient donc une facilité à naviguer dans un monde imaginaire inspiré soit par l’étranger, soit pas leur propre Histoire, soit par leurs fantasmes du futur. On peut parler d’une “synthèse créative“ très particulière à la culture japonaise, au contact d’influences étrangères. Une histoire contemporaine “liée à l’occupation du pays par les Américains après la guerre.“ **

Alors, quel rôle d’autre part a pu jouer le design dans l’intégration de la présence américaine, que Vilém Flusser*** présente comme la synthèse “dans les formes“ de l’Occident (à travers l’industrie) et de l’Orient (un esthétisme pragmatique). Cette synthèse, qui tient plus d’un “phénomène de croissance naturelle“ que du collage d’une forme orientale sur une technologie occidentale, apparaît au Japon avec la naissance du design industriel intégrateur et assimilateur capable d’effectuer la synthèse d’influences culturelles très différentes.

Reconstruire l’industrie japonaise par les objets design n’est pas seulement rebâtir, mais surtout restructurer les grandes organisations industrielles (zaibatsu). Alors un secteur nouveau émerge face à cette double nécessité de croissance et de réorganisation : celui de l’équipement domestique de masse. Ce secteur est fortement influencé par le style occidental : les troupes américaines sont présentes en toile de fond tout au long de la construction de cette nouvelle culture populaire, tantôt comme un élément menaçant, tantôt comme un élément séduisant. Elles participent complètement à la quête d’identité d’une société libérée de la guerre, traumatisée mais attirée par la modernité, en “mimant“ un idéal de confort à l’occidentale, la classe moyenne japonaise honore la croissance économique du pays. Un renouveau centré sur une figure émergente : l’épouse travailleuse. À travers ce décor des objets de consommation, le Japon désamorce l’image d’un pays en crise et d’un pays occupé. Il crée un référentiel commun avec le monde occidental, il adhère à une vision commune de la modernité.

*Andrea BranziNouvelles de la Métropole Froide, Collection Les Essais – Éditions du Centre Georges Pompidou, 1991. **Anne Bony, L’évolution esthétique de l’Antiquité à nos jours, Éditions du Regard.***Vilém Flusser, Petite philosophie du design, Éditions Circé, 2002.