Les objets #2

Posted on 12 novembre 2016

Les objets sont sciemment conçus dans le but de provoquer une réaction émotionnelle. Ils peuvent être beaux, spirituels, ingénieux, sophistiqués, tout comme ils peuvent être vulgaires, banals ou malveillants. Au service de la publicité (communication) l’emploi galvaudé du mot “designer“ a gommé ses premières définitions pour en faire un synonyme de cynique ou de manipulateur et peut-être est-ce aussi le rôle dont le design se voit investi dans le monde moderne.

Le rêve des précurseurs du marketing des années trente aux États-Unis, était de convaincre la population que la sortie de la Dépression se ferait par la consommation.

Apple a appliqué la théorie de Calkins. L’entreprise a donné au cycle implacable de la consommation un vernis chic, qui a fait de Jonathan Ive le Harley Earl de l’ère de l’information. Le premier maîtrisait comme personne le chrome et ses atouts, le second fait la même chose avec du polycarbonate. L’idée que nos biens matériels sont le reflet du temps qui passe ne date pas d’hier. La simple présence physique de ces objets reflétait leur intelligence et leur valeur et reflétait notre expérience du temps qui passe : la machine à écrire d’autrefois accompagnait l’écrivain pendant toute sa carrière, jeter un objet même inutile était aussi douloureux que de se séparer d’une part de sa vie.

“Nous avons vécu une période qui, à l’instar des dinosaures éteints il y a des millions d’années, a balayé de nos vies les bêtes qui peuplaient nos paysages avant la Révolution industrielle“.*

Les objets industriels qui ont survécu ont une durée de vie qui ne se mesure plus en dizaines d’années, mais en quelques mois. Chaque nouvelle génération se trouve si vite supplantée par la suivante que le temps manque inexorablement pour qu’une relation se noue entre l’objet. Mais cet acte est en soi une sorte de fétichisme très particulier, que l’on pourrait interpréter comme une tentative de rembobiner le temps. Les objets nous servent à définir notre personnalité, disent qui nous sommes et qui nous ne sommes pas.

Pour décrypter ce langage, il faut avoir à l’esprit l’évolution de la profession de designer. Depuis que cette discipline a émergé comme une activité en soi, étroitement liée au développement du secteur industriel, certains designers ont cessé de se considérer comme des réformateurs sociaux, des idéalistes en empathie profonde avec leur époque (à l’image de William Morris) pour devenir de charismatiques vendeurs, dont Raymond Loewy est l’une des figures de proue en Amérique. Il avait pour ambition de faire monter en flèche la courbe des ventes de ses clients.

*Earnest Elmo Calkins, The Business of Advertising, New York and London, 1915