Luxe et design

Posted on 4 juin 2018

Le luxe s’est répandu irrépressiblement pour passer d’un artisanat à une industrie, pour nourrir les investisseurs. Sa quête est plus omniprésente aujourd’hui que durant toutes les autres époques confondues. Il a acquis un rôle qui dépasse son usage d’indicateur codé de statut social privilégié.

À croire le ton messianique de Koolhaas, le luxe peut tout de même faire l’objet d’un culte religieux. Il est devenu un moteur qui anime les économies industrielles de l’Occident. L’Europe s’est lancée dans le marché des vêtements et bagages coûteux, des montres d’une précision invraisemblable et des avions militaires en fibre de carbone exotique et alliages capables de voler à la vitesse du son.
À strictement parler, nous n’avons besoin d’aucun d’eux, pourtant si nous ne les fabriquions pas pour ensuite les acheter l’économie dont dépend notre survie serait mise à mal. Cela étant, le luxe est un concept encore plus insaisissable dans le monde contemporain. Il est de plus en plus dur de fabriquer un objet qui sorte suffisamment de l’ordinaire pour mériter cette appellation. Ce qui est étonnant, c’est les biens matériels sont bien plus faciles à fabriquer qu’autrefois. Il est remarquable que le luxe soit parvenu à conserver son charme : la montre-bracelet conserve son prestige, en revanche le stylo à plume perd son attrait
Mais lorsque les fabricants se lancèrent dans ce qu’ils appelaient des portables de luxe, ils rencontrèrent beaucoup de difficultés. La stratégie qui consistait à utiliser des pierres et des métaux précieux de la façon la plus ostentatoire possible pour un objet techniquement obsolète après six mois est cruellement extravagante. Avec la même futilité, on se lança brièvement dans la fabrication d’ordinateurs portables de luxe. Claviers en bois. écrins de cuir ou coques en fibre de carbone semblaient tour bonnement déplacé.

Le monde est constitué d’un nombre infini de groupes d’initiés qui nourrissent une véritable obsession pour les lunettes de soleil. Il y a aussi les snowboardeurs et les surfeurs, les motards et les mélomanes, les chasseurs et les pêcheurs, chaque groupe a sa propre subculture définie en termes d’objets et d’expertise. C’est sur l’attachement fétichiste aux objets, leur provenance et leurs associations, que repose la pornographie dégoulinante qu’est l’art de la collection. En principe, nos critères esthétiques n’incluent pas la nécessité d’un gaspillage ostensible, pourtant ce dernier forme notre perception du beau.

Le désordre soigneusement consigné sur le bureau de Freud témoigne de son observation de l’écho que trouve l’accumulation des objets. Cette volonté s’explique notamment par l’impression d’authenticité qui se dégage de leur association. Lorsqu’il dut fuir de Vienne, occupée par les nazis, il emporta avec lui sa collection en Angleterre et prit la peine de la faire photographier in situ avant de partir. Ces photographies forment en quelque sorte la cartographie de cet esprit qui voyait dans les vestiges détruits d comme une métaphore de son exploration de personnalités en souffrance, qu’il cherchait à comprendre en revisitant

leur passé.

/illustration – 1 – Apple Watch : la version en or facturée plus de 1200 $ ? – site https://www.generation-nt.com – 2 – Musée Freud à Londres ®2016