Dessine-moi une chaise – Catherine Breitner

Posté en éclairage par frédéric rossi-liegibel le 21 juin 2010

Précurseur de pratiques nouvelles, Catherine Breitner a su mettre en œuvre ce choix de l’indépendance au sein d’un réseau constitué, où la qualité d’un “beau sujet“ et d’un vrai partage représentent les valeurs essentielles. De projets à vocations sociales, en passant par le militantisme graphique, Catherine a aussi largement contribué aux signes de la SNCF tout particulièrement par l’introduction progressive de la couleur. De l’identité 2000, en passant par la gamme documentaire (guides, fiches horaires…), les voitures Lunéa et ses couettes jusqu’à aujourd’hui les nouvelles boutiques de ville, la SNCF doit beaucoup au talent de cet artisan graphiste. Cooperative Design aussi d’ailleurs, l’habillage du site est son œuvre.

cooperative design : LA CONCEPTION D’UNE CHAISE EST-IL TOUJOURS LE PASSAGE OBLIGE POUR LE DESIGN ?

Si je comprends bien il s’agirait de prendre une place dans l’univers du design en s’inscrivant dans son temps par une originalité d’approche et de réponse et ceci dans un savoir-faire revendiqué. Pourquoi pas ! Mais, je conçois mon métier de graphiste comme un métier de service et d’expression personnelle où les sunlights n’ont guère de sens. C’est d’ailleurs ce qui me gène assez souvent dans la manière dont le design en général est présenté, cette mise en scène, ces auto congratulations, prix de toutes espèces, cocktails et papiers glacés. Ce n’est pas mon univers. Je considère mon travail comme un travail d’artisanat et d’écoute. Ma satisfaction est de trouver une réponse efficace, élégante si possible, esthétique aussi mais pas au détriment du reste. D’un autre côté il y a une activité artistique qui elle non plus ne légitime pas d’éclairages violents.

cd : AVEZ-VOUS DÉJÀ CONCUE VOTRE « CHAISE » ?

S’il faut parler d’un travail qui serait une sorte d’aboutissement, non ! Des aventures fortes et marquantes, oui !

cd : QU’EST-CE QUE LA MATURITÉ DANS VOTRE PRATIQUE, ET QUELS EN SONT LES SIGNES ?

La maturité c’est de mieux voir et d’avoir peut-être conscience de ses limites pour mieux en jouer. Mieux comprendre, moins se fourvoyer. Être plus efficace. C’est un savoir à double tranchant, le grand danger étant la répétition : avoir des solutions toutes faites, refaire toujours les mêmes choses, ne plus évoluer et finalement ne plus faire que ce que l’on a déjà fait. D’où l’absolue nécessité d’être très vigilant, de ne cesser de regarder et de regarder autrement et ailleurs, de marier aussi souvent que possible cette expérience avec la fraîcheur de nouveaux regards. À force de savoir comment éviter les nids de poules des chemins buissonniers on se retrouve vite sur une autoroute. On peut néanmoins espérer que la maîtrise de l’outil puisse aussi rendre plus audacieux !

cd : GRAPHISME, OBJET, ARCHITECTURE, URBANISME, LE DESIGN EST-IL UNE QUESTION D’ECHELLE ?

Peut-être dans cet esprit pourrais-je souligner que plus j’avance plus je trouve que tous les métiers qui ont à voir avec les notions de proportions, d’équilibre, de lisibilité des fonctions ou de couleur font, pour moi, partie d’une même famille et ont à voir les uns avec les autres. Il y a incontestablement un savoir commun lorsqu’il s’agit de voir tout simplement et d’aborder un problème dans le sens de la fonction de l’objet qu’il soit petit ou grand, à plat ou en volume, le reste est technique.

cd : QU’EST-CE QUI FAIT COURIR CATHERINE BREITNER ?

Trouver la bonne réponse (qui n’est pas toujours la réponse à la question posée!). Faciliter l’approche de notions ou d’informations complexes. Par la mise en page donner du sens, donner à chaque chose un espace qui la rende compréhensible (visible) et par là même donner la parole. Ce qui peut-être aussi rendre un espace lisible par la signalétique. Quand on peut dire « ça marche » alors là je suis aux anges. La reconnaissance oui sûrement celles de mes clients et des « utilisateurs » (destinataires) de mon travail. Je continue aussi à croire aux signes forts, à ceux qui sont porteurs de sens. Mon ambition serait de partir en guerre contre la médiocrité en conservant comme axe majeur le respect des personnes et des différences. Être utile serait sans doute la priorité sachant que le beau aussi peut être utile dans la mesure où il aide à vivre mieux. Ne pas oublier de s’amuser aussi et de rire sans quoi rien ne peut être correctement fait !

cd : Y A T-IL UN DESIGN UTOPISTE ?

Un graphisme utopiste… Certainement. Le graphisme est aussi, par le biais des mots, un vecteur, un porteur de parole : un « graphisme d’utilité publique » comme nous l’avons pratiqué avec Grapus et Gérard Paris-Clavel et que je tente à l’occasion encore de mettre en œuvre. Celui qui revendique, qui intervient dans la cité des hommes « pour qu’aux signes de la misère ne vienne s’ajouter la misère des signes » comme le dit encore Gérard.

cd : VOUS INSCRIVEZ-VOUS DANS UN ÉCOSYSTÈME ?

Bien sûr le mythe est encore vivant des équipes où chacun pousse l’autre plus loin, et mieux… C’est probablement ce que j’ai vécu chez Grapus puis chez les Graphistes Associés, mais ce que j’avais vécu autrement chez d’autres avant cela avec Jean Widmer chez Visuel Design ou avec Tout pour Plaire une émulation, une exigence collective dans des équipes à dimension humaine, un plaisir partagé à mieux faire, à inventer, innover. Un fonctionnement collectif qui donne à chacun l’occasion de prendre sa place de prouver sa valeur, d’avoir sa chance d’être entendu même si cela ne s’entend pas sans une forme de violence et de compétition mais une émulation certaine.

Pourtant Grapus reste le lieu où plus encore que le graphisme la vie s’inventait autrement. Une autre relation à l’argent aussi qui moyen de vivre bien sans négligence des priorités sociales. Je ne sais pas ce qu’est un génie… Un peintre de génie peut-être, un musicien… quelqu’un qui travaille dans son propre sillon oui. Quelqu’un qui travaille surtout, qui travaille beaucoup certainement mais dans ce monde c’est aussi trop souvent quelqu’un qui sait faire parler de lui, qui saisit les opportunités de notoriété ou qui est mis en avant par un projet énorme et médiatique. Il y a aussi des talents plus modestes et remarquables et j’en ai souvent rencontré. Ces personnes-là m’ont parfois scotché par leur inventivité, leur pertinence, leur impertinence aussi… Il se passe des tas de trucs loin des lumières de la scène des médias.

Digression de juin – 10 ans 10%

Posté en aparté par frederic rossi-liegibel le 15 juin 2010

Mort en 99, Victor Papanek déclarait que “si chaque designer pouvait consacrer 10 % de son temps à des questions délaissées, comme la pauvreté ou le handicap, alors beaucoup de problématiques oubliées trouveraient une issue plus favorable“.

Même si depuis quelque temps, les étals des boutiques de décoration se remplissent d’objets estampillés écologiquement ou socialement responsables, chez nous, le design est intimement lié à la notion d’esthétique et de commerce. Si la beauté peut être comprise au sens traditionnel de l’apparence, elle peut aussi résider dans le lien entre l’utilisateur et l’objet. Le design est la source d’objets qui participent à rendre nos quotidiens bien plus agréables. Quand il rime avec humanitaire, écologie, politique, il peut contribuer à la construction d’une société plus juste et plus durable.

Des principes de conception tiennent-ils compte de la diversité des situations rencontrées par les utilisateurs ?

Bien sûr on peut s’engager dans des causes humanitaires, parcourir la planète à la rencontre de designers qui ont mis leur talent au service du développement durable. Se convaincre que l’éducation est la clé du changement. On peut aussi se battre au quotidien et près de chez nous !

Et vous que faisiez vous il y a dix ans ?

Pour ma part, en 1999, nous avions répondu à l’appel d’offres* de la SNCF, pour concevoir les “couettes“ des trains de nuit, la problématique était déjà connue, 37% des couchages étaient volés directement au moment de l’installation (à l’époque gare d’Austerlitz). Cet état de fait n’a pas bloqué le projet tout au contraire. Nous avons conçu un couchage qui soient utilisable pour le plus large éventail possible d’usagers, sans nécessité d’adaptation ou de conception spéciale, c’était un des objectif du cahier des charges.

Alors quand 10 ans plus tard, au plus froid de l’hiver, ces couettes servent aux plus marginalisés d’entre nous, on peut rêver qu’elles leurs aient été distribuées gracieusement.

Cette photographie rompt en partie avec l’esthétique aseptisée à laquelle l’univers du design nous a habitués. Cette image nous suggère une autre démarche qui consisterai à créer du lien humain. Plus novateur encore que les tendances politico-correctes une nouvelle voie pourrait être tracée qui tenterait de démontrer notre capacité à rendre notre société meilleure en prenant en compte des situations qui sortent des limites des domaines marchands.

*avec Catherine Breitner et Emmanuel Stolz chez Plan Créatif.

Le rouge est un jaillissement, il simplifie le message

Posté en témoignages par frederic rossi-liegibel le 1 octobre 2009

Frédéric Rossi-Liegibel : Comment vous, acheteur, avez-vous accompagné la SNCF vers sa nouvelle couleur ?

Sylvain Jolivet* Le brief parlait de rupture dans la continuité. Il a été décidé à un moment donné de prendre le parti de la rupture totale. Ce fut la base. Au départ, dans la phase de contractualisation, l’aspect couleur ne figurait pas, il est arrivé au fil du temps et des propositions créatives. On a vu se dessiner ce qu’allait être cette marque, la puissance exprimée à la fois par cette forme et cette couleur.

Le positionnement a été : laisser SNCF en toutes lettres, tout en l’incorporant dans un masque coloré partant du carmin au vermillon, c’est ce qui a donné le « Carmillon », son nom propre. Aujourd’hui on obtient un outil de communication beaucoup plus fort que l’ancien, qui fait appel aux sentiments, à la générosité des couleurs, à l’humain.

D’une manière générale, quelles valeurs attribuez-vous à la couleur ?

S.J. Je pense que la couleur aujourd’hui est indissociable de la forme, elle permet à la marque d’asseoir sa puissance, de faire ressortir un trait de personnalité.

Plutôt que de complexifier le message, elle doit jaillir et montrer une certaine transparence de l’entreprise tout en exprimant son intention. Je pense que le rouge permet de transmettre ces messages. La couleur prendra donc de plus en plus de place dans le graphisme les marques.

Je pense que nous restons précurseur sur un terrain à défricher. Je dirais que nous devons continuer à être capable d’être en avance, insuffler de la convivialité, aborder l’échange. La couleur sera l’une des composantes de l’ensemble de cette démarche.

*La SNCF s’est dotée d’un nouveau logo en avril 2005. Dans ce cadre de cette évolution, sous forme de rupture, Sylvain Jolivet acheteur en communication, a été en charge d’établir le cahier des charge, d’acheter le projet.

/Entretien réalisé par Frédéric Rossi-Liegibel  en 2006 pour le livre Émotion, pour l’agence Extrême Paris /Vignette de la Une / deValence® - Mathias Walter® – Maria Lund®

Le blanc a encore du temps devant lui !

Posté en témoignages par frédéric rossi-liegibel le 1 juillet 2009

Frédéric Rossi-Liegibel : Quand vous avez lancé la marque TGV, vous aviez une gamme colorielle qui était extrêmement spécifique, qu’est ce qui a mené à ce choix ?

Béatrice Chabanel : L’agence qui a travaillé sur le logo a orienté les choix coloriels et les choix de matières depuis le lancement de la marque. Au début nous avions une approche très studieuse. L’aspect service englobait l’aspect humain et technologique, qui se retrouve dans le logo dans le métal brossé. Trois univers : l’humain, le service et la technologie, donc trois ambiances colorielles. (Lire la suite…)

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