Eileen Gray et la Villa E 1027 - du 20 février... par centrepompidou

E1027 d’Eilenn Gray

Posted on 29 septembre 2015

J’avais une “furieuse envie de salir ces murs“ écrit Le Corbusier en 1939, en parlant de E.1027 (E pour Eileen, 10 pour le J de Jean, 2 pour le B de Badovici, 7 pour le G de Gray).

La maison ultramoderne d’Eileen Gray fut conçue et construite dix ans plus tôt, à Roquebrune-Cap-Martin sur la Côte d’Azur pour elle et son compagnon, l’architecte roumain Jean Badovici. En 1939, Badovici ouvre la porte à son ami Le Corbusier qui en retour lui offre une série de peintures murales semi-abstraites. Elles ont durablement modifié le délicat minimalisme féminin de la maison. Gray en fut horrifié.

Pourquoi ce geste ?
L’explication avancée est la vengeance 1/ Le Corbusier est incapable d’accepter la virtuosité de son ancien élève 2/ E.1027 prend son inspiration dans les plans de Le Corbusier développés pour sa Villa Le Lac sur le Léman et ses cinq points vers une nouvelle architecture* 3/ ce n’est pas une “Living Machine, c’est une villa pleine de mystères*, de compartiments secrets et de cloisons et portes coulissantes“ dira Eileen Gray, là est le principal litige. Elle propose une alternative au fonctionnalisme de Le Corbusier. Quatrième point, la personnalité d’Eileen Gray. Née en 1878 en Irlande, riche, elle rejoint l’avant-garde parisienne dans les années vingt. Dans les salons “saphiques“, elle se lie à Gertrude Stein ou encore Damia. Attachée à la galerie Jean Désert, elle compte parmi ses clients James Joyce, René Clair, Elsa Schiaparelli et la famille Rothschild. Décédée à Paris en 1976 à 98 ans, seules trois personnes ont assisté à ses funérailles.
Au final quelle raison au geste du Corbusier, probablement tout cela, aucun témoin pour nous éclairer, le mystère de ce type d’action fait partie des légendes de la création et du design.

Eileen Gray®cooperativedesignVers la redécouverte de Eilenn Gray et de E1027.
Oubliée dans un premier temps la maison à Roquebrune est attribuée à Le Corbusier, qui, dans les années 1950 incapable de la racheter au gouvernement roumain après le décès de Jean Badovici, a édifié sa propre cabane en rondins sur le même terrain. C’est d’ailleurs là qu’en août 1965, il succombe à une crise cardiaque en prenant un bain de mer, au pied des falaises sur lesquelles E.1027 est construite. La maison est probablement la dernière chose qu’il vit. C’est le premier drame de E.1027, mais pas le dernier : dans les années 1980, sa propriétaire usufruitière Marie-Louise Schelbert y est retrouvée morte – trois jours après que son compagnon et héritier Peter Kägi, aient ordonné que son mobilier soit expédié à Zurich pour y être vendu par des commissaires-priseurs. En 1996 Peter Kägi sera assassiné dans la villa. Suite à cette tragique série, la maison est abandonnée, elle tombera en ruines et subie la dévastation par ses derniers occupants : des clochards et des junkies. Squattée, vandalisée, en dépit de son inscription en 1975 à l’Inventaire des monuments historiques, c’est son classement (la protection optimale) en 2000 et son rachat par le Conservatoire du littoral avec le concours de la commune de Roquebrune-Cap-Martin qui la sauve.

Aujourd’hui les meubles de Gray font partie des œuvres majeures du vingtième siècle. Lors de la vacation Bergé Saint Laurent, le fauteuil aux dragons a atteint l’enchère record de 22 millions d’euros, c’est probablement pour cela qu’aujourd’hui les litiges se poursuivent : concernant la rénovation de la maison doit-on lui rendre son aspect initial ou maintenir les “salissures“ de Le Corbusier ? Doit-on associer dans un même lieu ces deux monstres sacrés ? Ce type de débat est récurrent lorsqu’il s’agit de restaurer un lieu chargé d’histoire.
N’ayons qu’un seul regret : que la dispersion du mobilier ait fait perdre une occasion unique d’avoir un lieu moderniste complet.

E1027 Eilenn Gray

*Montée sur pilotis, à un étage, la “toute petite maison“ s’articule autour d’une pièce à vivre (14 m sur 6,30 m) ouvrant sur un balcon coursive à bastingage tubulaire. Les fenêtres métalliques de la large baie se plient comme un paravent pour effacer les frontières intérieures extérieures. Les jalousies coulissent, ou se soulèvent, afin de laisser passer l’air mais pas le soleil. L’escalier à vis, coiffé d’une verrière, débouche sur le toit comme une cheminée de paquebot. La distribution en chicane de l’espace accentue la ventilation – comme en Afrique du Nord – et préserve aussi l’intimité : un mur écran, masque l’entrée des deux chambres qui disposent chacune d’un accès au jardin.

*1/les pilotis 2/le toit-terrasse 3/le plan libre 4/la fenêtre en bandeau 5/la façade libre /Villa E.1027 /Cap Martin-Roquebrune /ouverture de mai à fin octobre / contact@capmoderne.com /Berenice Abbott, Portrait of Eileen Gray, Paris, 1926. © Berenice Abbott/Getty Images

/autre article en lien –  le cabanon le corbusier